Un tour du monde de 6 mois, 2 adultes, 1'enfant de 7 ans. Contre le temps qui court un voyage intérieur, des lignes de parenthèses dessinées par la trainée des vols qui vont loin, loin, loin.
Aussi loin que je repense aux horizons qui défilent, aussi loin que je cherche le premier signe conscient d'un supplément d'appartenance au monde, je me souviens d'un bus qui tombe d'Angleterre. Nous revenions par le bus de l'école d'un site d'orientation, des stèles de Stonehenge. Pour la première fois peut-être je m'étais dit : 'je suis en France, ma France'. Voyager c'était d'abord revenir chez soi et trouver dans sa forêt des airs familiers, une image nostalgique pour la première fois. La première fois, voilà ce à quoi j'aspire en voyage. J'aspire à voir. Je devrais plutôt dire qu'on m'aspire. Le paysage promis que je ne perçois pas encore depuis la montée qui précède fait appel d'air.
J'ai 38 ans et je m'en donne 33. La vie, le voyage.
On avance dans le temps mais on ne fait que chercher à reculer en somme. On rajeunit, on cherche ses racines, son essence, ses premiers 'Je suis en Asie, je suis en Asie' scandés intérieurement pour mieux s'en convaincre. J'aurais bu, mangé, dévoré ce moment là, je l'aurais degusté à la petite cuillère morceau par morceau, pour étirer le temps. Je me répète cette vérité pour l'inscrire dans la mémoire, pour appeler la réalité.
Chaque route qui cache un versant descendant est chargé d'un Asie, d'une forêt renouvelée par Stonehenge.
Les premières fois n'ont pas d'âge, 15 ans, 26 ans, 34 ans. L'Asie à 34 ans, la forêt bretonne à 15 ans, la pointe de Pertusatu en Corse à 26 ans. Bonifacio, c'était alors le bout du monde, la porte ensoleillée, l'immensité. J'etais prêt à tomber dans la méditeranée depuis les falaises de calcaire sans garde fou. Et j'étais amoureux, le monde sans barrière prêt à s'évanouir comme en amour sur le bord de la cité suspendue.
Hier soir, j'ai pensé que j'étais heureux. Un moment d'absence supplémentaire. Les raisons pleuvent. Ça se bouscule à la porte. Le désordre en ordre de bataille. S'agit-il d'abord du fait de vivre ensemble 24/24, 7/7, de s'emmerveiller en canon devant les victoires du paysage et de leur mise en scène, de l'absence de contrainte, de vivre simplement avec ceux qui comptent ?
Arthur passe des heures à jouer aux toupies, il est heureux d'être là et s'emmerveille de tout. 'Tout à l'heure je jouerai à la toupie'. Il lancera sans relâche le jouet, des heures durant au bord d'un lac esseulé, immobile, animé par le bruissement des arbustes dans le vent.
'Bush' signifie buisson en anglais. En Nouvelle Zelande, il prend une plus noble posture, il décrit plus globalemet la forêt. Les petites choses deviennent grandes.
Le tour du monde fait loupe.
La toupie tournoie, dans un équilibre hypnotisant, suspendue à une fin incalculable. Elle tourne, heureuse et insouciante oubliant les lois compromettantes de la chute. S'arrêter c'est tomber. Nous tombons en avant, en permanence. Le voyage est une chute contrôlée, un pas toujours en avant pour vivre l'équilibre de la toupie.
Le bonheur ressemble à l'équilibre.
Hier soir, je m'étais dit, immobile au bord du lac, le regard lointain, les pieds enracinés dans le sol que je touchais l'équilibre.
Tout semblait tournoyer autour de moi, je touchais l'impalpable un instant, comme une toupie qui voit le monde s'efililer en cercle.
Le bonheur était en mouvement, j'étais enraciné en son centre un instant.