Un tour du monde de 6 mois, 2 adultes, 1'enfant de 7 ans. Contre le temps qui court un voyage intérieur, des lignes de parenthèses dessinées par la trainée des vols qui vont loin, loin, loin.
L'avion se pose sur la piste.
Rapidement, le bitume cède à l'herbe. L'arrêt des hélices de l'avion militaire libère la vingtaine de passagers et cesse de brasser les 30 degrés humides de la jungle pressée de recouvrir la piste pour peu que le petit balais aérien d'une heure entre la Paz et Rurrenabaque s'arrête et estompe l'impression de modernité. S'il n'y avait les énormes enceintes aux basses grasses un peu partout pour couvrir la ville des boom-boom qu'aucun mur n'arrête, on s'inquièterait de l'espérance de vie goudronnée de la cité cisaillée par le Béni, fleuve serpent interminable, à cause des bruits, eux aussi permanents, d'une jungle grouillante, piquante malveillante.
Bienvenue dans la jungle.
A l'est, le Pérou se hisse derrière un haut relief, à l'ouest la jungle bolivienne s'étale a perte de vue. Combien de serpents, de caïmans, araignées, fourmis ? Pénétrer le rideau vert c'est ne plus rien appréhender de la géographie à 2 dimensions de ce labyrinthe pour adulte en mal de moustiques. Il suffit de quelques mètres pour s'y perdre, foi de locaux heureux d'être partis pour une petite balade avec ... la machette.
Mile Horn avait traversé cet enfer en 5 mois. Arthur lit le livre de son exploit, 'Latitude zero'. On s'invite 2 semaines à la frontière de ses 5 mois de machette et de canoë.
Rurrenabaque rend fier ses habitants : le Béni, les shamans, le parc madidi et sa faune, la rivière Ycuma, des espaces d'une biodiversité incroyable à quelques virages en land rover, des bosquets primaires, des arbres quadricentenaires, San Ignaciu et son orchestre baroque, une anomalie dans l'espace temps amazonien tant la qualité du son de ses jeunes musiciens émerveille, tant la musique dite classique en Europe échappe à cette culture d'aujourd'hui, qui plus est ici.
Peut-on parler de milliards de feuilles ? Les nombres s'affolent rapidement autour de cet ilot cerné. La vie en ville, à Rennes, en France me disais-je avant de partir dissipe l'existence de ce qu'en Bolivie on vénère, même à La Paz, de ci de là, la Pachamama. La mère de la terre. Vivace jusqu'au cœur de La Paz, on n'oublie pas que la vie tient à cette nature habitée des Dieux, sujette aux malédictions, pleine de croyances. Les bébés lama séchés vendus sur le trottoir dans la rue des sorcières, les concoctions étranges rappellent au voyageur qui pose son sac à dos dans ce quartier que le béton et la consommation de masse ne gagnent pas les esprits à la même vitesse que celle de la jungle qui regagne le béton abandonné.
Bienvenue dans la pachamama.
Mon opium, ma drogue vient de jaillir. La musique résonne. On sort de l'avion militaire et Scarlatti bourdonne, sonne à tue-tête. Domenico Scarlatti s'empare de la forêt; je lève les yeux, les oiseaux tournent en cadence, la rivière boueuse dessine dans les lignes du courant une partition de musique, une portée, la chaleur humide s'engouffre dans les trilles et les arabesques. Tout est musique ici.
Parfois on aime à dire que certains lieux n'offrent rien. Ils résistent à tous les thèmes favoris des guides de voyage. On s'y sent bien, on y vit, on laisse couler le temps, on se perd avec la langueur exotique, une douce évidence de bonheur promis submerge les sens. Rurrenabaque est de ces lieux. Une carte de cette partie du monde présage du vert permanent, de l'homme rejeté, et pourtant...
Bienvenue dans la jungle :
A Rurrenabaque, un ingénieur civile a fai dépenser des millions de bolivianos dans un projet de récupération et traitement des eaux usées. Un petit lac s'est imposé comme le candidat naturel. Pelleteuses, sueur et réunions communales s'entremêlent ainsi dans un élan naïf jusqu'au jour où un second ingénieur s'est demandé si l'altitude du plan était bien inférieur aux chasses d'eaux promises. Donc, au bout de 2 ingénieurs, on apprend la nouvelle, une vrai bombe. Pourtant pas besoin de dépasser le mètre 50 moyen de circonstance en Bolivie pour deviner que les eaux sales de la ville croupissent... en bas ! La petite histoire en dit long sur la loi de la jungle.
L'ingénieur a été jeté dans le premier avion, mi vivant ( ou mi mort c'est selon le verre de coca à moitié vide ou plein). Un bon lynchage vaut mieux qu'un mea culpa. Pelleteuses, sueur et réunions communales s'affairent sans doute aujourd'hui dans d'autres projets. Par exemple, la ville profiterait certainement du réseau électrique qui a crevé la forêt jusqu'au la porte du maire. Il n'y aurait qu'à. Il suffirait d'un poteau électrique de plus, une signature pour conclure l'approvisionnement proposé par la coopérative électrique nationale... Il n'y aurait qu'à. Oui mais voilà, le groupe électrogène de la ville est la propriété du frère du maire. Pas de signature. Pas d'électricité stable pour tous.
Bienvenue dans la jungle !
Mais que fait la police ? Elle s'achète ses armes avec une prime versée à ses jeunes recrues. Où tu veux. Où tu peux ! Et si la jeune recrue refuse le choix des armes sur le marché noir, si elle préfère remplir don coffre avec de la cocaïne, aucun problème. C'est pas le second de la police locale qui fera des manières, le frère vit du trafics.
Bienvenue dans la jungle.
Quand le même second de la police décide ( par intérêt) de retrouver l'ordinateur volé de Thomas, il lui explique qu'il va faire la tournée des voleurs de la ville et leur demander si par hasard ils n'auraient pas un ordinateur pour l'anniversaire de son fils. Pour 6€ de taxe d'habitation par an, on n'imagine pas que la Lumière jaillisse ni des lampadaires de la rue, ni des cervelles de flics.
Je verse bien sur dans le raccourci. Un seul article ne suffit pas à contenir toutes les anecdotes, les bizarreries, les comportements qui échappent à toute logique.
La même forêt, apprendrai-je ce dernier soir, abrite un orchestre baroque d'une exigence totalement confondante. Un tel son ici laisse dans le coffre du land rover tous les a priori au contact des petites choses du quotidien. Le pire et le meilleur habitent là:
Les chants presque humains des oiseaux tropicaux en bord de rivière côtoient les reptiles préhistoriques les plus hostiles sur ces mêmes rivières.
Le guide de pampa adorable avec Arthur, patient, disponible, la main dans le trou à serpent en souriant de toutes ses dents épargnées par le mais ravageur, traîne aussi derrière lui, apprendra-t-on par Thomas, 7 tentatives de viol et un passage sur la case prison simple visiteur (de justesse).
Le pire et le meilleur.
Catchi a acheté 400 hectares de forêt. Son domaine offre au visiteur une diversité unique, notamment des arbres vieux de 400 ans. Un jardin fruitier exceptionnel produit les meilleurs fruits sur une grande partie de l'année grâce à une sélection de graines sur plusieurs années. L'état lui a déjà repris 350 hectares estimant qu'il faut exploiter la terre, couper les arbres, cultiver le maïs et détruire 400 ans de biodiversité, voire plus. Pour la Bolivie, Catchi ne fait donc rien. Préserver n'est pas jouer. Une ONG allemande finance également en partie un refuge pour animaux. La loi bolivienne interdit de remettre les animaux en liberté.
Le meilleur et le pire.
Ce n'est pas seulement ce Rurre là que je veux éclairer. En regardant la forêt depuis la terrasse de Thomas ce dernier jour, je plonge à nouveau dans une douce musique qui ne me quitte pas depuis 2 semaines. J'entends du Scarlatti en boucle. Cette belle passion pour la nature occupe indéniablement le meilleur des gens de Rurre.
Bienvenue dans la jungle.
A Thomas que je remercie encore pour m'avoir offert 2 disques. Ce sont des choses qui comptent pour moi.