Un tour du monde de 6 mois, 2 adultes, 1'enfant de 7 ans. Contre le temps qui court un voyage intérieur, des lignes de parenthèses dessinées par la trainée des vols qui vont loin, loin, loin.
22:15.
Il y a des heures comme des dates qui marquent un avant et après.
Les télés clignotent dans un hall désert, on devine une intelligence parasite dans le silence de l'aéroport, courant persistant. Quand les hommes ne seront plus, pourvu que les aéroports existent, le bal des clignotements silencieux de moniteurs de comptoir restera. Une ambiance de fin, de monde en fuite, d'information caduque. Les films catastrophes doivent savoir.
Cette nuit là, la catastrophe ne voulait pas de ces parasites humains, des voyageurs hagards, circonscrits au minuscule dans le hall immense. De ces centaines de mètres carrés j'ai l'impression d'habiter une cellule étroite. Je suis d'humeur carcérale. Le regard aussi tournait petit. Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Les images étaient gravées dans ma mémoire, j'aurais pu les dessiner, refaire le trajet. Je l'ai refait :
Il est 3 heures du matin. L'aéroport carcéral tourne a vide. Quand est ce que je dois m'arrêter ? Remonter jusqu'à quand le film de la pellicule ?
Le vol a eu lieu a 22:15. La caméra de l'aéroport de Santiago du Chili a tout enregistré. Je dormais et à mon réveil il manquait un sac. Le sac !
Mes mains voulaient se refermer sur l'arrondi en plastique du boîtier que je tenais tous les jours depuis 4 mois. Je me suis persuadé que je n'avais pas oublié mon sac ceinture au moment de reprendre la route. Mon ventre aussi a de la mémoire. Je pars sans elle, sans ma ceinture quotidiennement harnachée comme une seconde peau. Cette chose n'était pas une chose.
Est ce que le voleur a seulement senti l'empreinte, les planques, les ambuscades, les eaux salées ou chaudes, le sable et tous ces lieux frolés par l'appareil quand je cherchais la bonne image ? Simple chose maintenant.
Collectionnez des bouchons en liège, des sacs en plastique, que sais-je, des paquets de nouilles. Passez y des années, hésitez devant la pièce rare, son prix, persuadez vous que ça comptera, que vous le remplirez de nouilles tous les jours ou que vous reboucherez vos bouteilles le bouchon rare. Mettez y du votre pour lui faire trouver sa place, son usage, sa valeur, donnez lui une gloire. Et cessez de pensez que ça comptait. Du matériel, ce n'était que du matériel.
La malchance, car il s'agit de malchance, aura decidée de tenir les promesses de mises en garde contre l'Amérique Latine. Mon corps vit maintenant en contact permanent avec le tissu d'un sac, d'une pochette de document. Demain c'est Noël. Et jamais je me suis acheté cadeau si triste : un nouvel appareil photo. Du matos, neuf de surcroît. Jamais je n'ai acheté du neuf ! Chaque pièce m'avait coûté du temps, des ventes, des sueurs froides quand j'achetais à l'étranger et que les truchements invisibles des postes me laissaient sans nouvelles.
Il fallait l'écrire, laisser décanter avant de dire. Rien ne décante. Le verre est trouble.
On the road again. Paraguay, Argentine et Brésil depuis 24 heures, 32 heures de bus. La vie le voyage. Je reviens d'un monde où la police armée de fusils encadre les portes des boutiques paraguayennes qui ferment à 17:00 pour éviter la nuit. Je reviens du FarWest, Ciudad de Leste. Le remplaçant vient de là. Le matos abordable au cul du Bresil protectionniste qui gonfle de ses taxes tous les produits ménagers importés.
Fin d'interruption du programme, France 3 Région vous prie d'excuser l'absence de photos du Brésil et de l'île nord de Nouvelle Zélande.
Il faut continuer maintenant, la peur au ventre, ou plutôt la peur au dos, car mon nouveau sac photo neuf est niché dans le sac a dos. Je ne l'ai pas sorti du Bresil, trop de peur et d'appréhension. Je n'ai pas de mot fin, je cherche un souffle pour recommencer.